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Security Council, Special contribution, Women's rights
Lucie Lamarche, Centre de recherche et d’enseignement sur les droits de la personne, Université d’Ottawa
Les media canadiens s’en sont donnés à cœur joie lors de la récente défaite du Canada, aspirant encore une fois au titre de membre temporaire du Conseil de sécurité des Nations Unies. Quelques explications de cette défaite, qualifiée d’humiliante, ont dominé l’analyse : le support sans ambiguïté du Canada envers Israël; les reculs importants du Canada au titre de l’aide internationale, agrémentés d’un soupçon d’idéologie réactionnaire concernant le droit des femmes à la santé reproductive; le dossier des changements climatiques; la présence militaire du Canada en Afghanistan. Tout cela est sans doute vrai. Fait intéressant, le crescendo médiatique entourant cet épisode de la diplomatie secrète internationale n’a pas jugé opportun de demander aux collectivités de femmes leur opinion sur la question. La sécurité est l’affaire des hommes ! A cet égard, le Conseil de sécurité se garde bien pour sa part de donner suite aux recommandations d’expertes féministes et juristes (Anne Orford, notamment) qui militent en faveur de l’ouverture démocratique du Conseil de sécurité.
Personnellement, je n’ai aucun regret à l’issue de ce vote. Une attitude désinvolte ? Non. Une attitude calculée.
Je suis de celles qui croient que le Canada a joué un rôle important dans le colmatage (ce qui n’équivaut pas à une réforme) des penchants sexistes du concept de sécurité globale, pierre philosophale de la raison d’être du Conseil. Ainsi, le Canada était là lors de l’adoption en 2000 de la Résolution 1325 du Conseil de sécurité portant sur les femmes, la paix et la sécurité, laquelle a trouvé écho dans la plus récente Résolution 1889 (2009) sur le rôle des femmes en période post-conflit.
Lorsqu’on met bout à bout les violations massives des droits des femmes et de leur sécurité dans les contextes où la sécurité globale a (parfois à tort) été jugée compromise (Somalie – Haïti – Angola – Rwanda – Koweït – Iraq – Liban – Cambodge- Mozambique – Bosnie) par le Conseil de sécurité, on arrive à la conclusion que les Résolutions 1325 et 1889 ne représentent en fait que l’expression d’une lecture stratégique du concept de sécurité énoncé au Chapitre VII de la Charte des Nations Unies. En effet, les opérations de maintien de la paix, comportent leur lot autonome de risques pour les femmes et nul ne prétendra qu’à ce jour, l’intendance des Nations Unies sait assurer en la matière le ménage de ses écuries. Depuis 2009, on affirme qu’on progresse. Oui ….. Mais …
Pleurer sur le sort du pauvre Canada, c’est donc faire l’économie de questions qui sont au cœur des intérêts des femmes tout en étant au cœur des débats entourant le sens appréhendé du concept de sécurité prévu au chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Mais qu’a donc à ce jour le Canada à apporter au débat ?
Les féministes australiennes (Charlesworth – Otto – Orford) s’esquintent depuis des années à mettre en évidence la tension profonde que recèle la mission du Conseil de sécurité : jouer au soldat ou promouvoir la paix et la justice sociale ? L’un de va pas nécessairement de pair avec l’autre, on le sait. Et les violences faites aux femmes en période de conflits et de post-conflits, ne sauraient se résumer aux dommages collatéraux de la guerre. C’est entendu. Or, malgré le magma de la littérature savante au sujet de la légitimité et de la crise de légitimité du Conseil de sécurité, un fait est clair : la paix et la justice sociale sont au cœur des revendications globales des femmes, bien qu’elles n’en détiennent pas l’exclusivité. Nous ne sommes pas toutes des Lysistrata !
Depuis son dernier passage au Conseil de sécurité, mais encore plus depuis l’élection du gouvernement Harper en 2006, le Canada, sur lequel la communauté internationale des femmes reconnaît encore compter afin d’améliorer son sort en période de conflits et de post-conflits tout comme en matière de développement, a perdu le fil de sa mission historique au sein des Nations Unies. Plus récemment, il a offert de nombreuses raisons de croire qu’il n’en a que bien peu à cirer de cette institution internationale dont la mission est à priori non commerciale.
Dans un tel contexte, ne vaut-il pas mieux miser sur la générosité (certes calculée) de membres temporaires, tels l’Allemagne ? Ou encore sur le rôle méta politique croissant du Brésil, de l’Inde ou de l’Afrique du Sud, architectes hyperactifs des nouvelles alliances Sud-Sud? Ou enfin, sur les interventions diplomatiques soutenues d’un petit pays (le Portugal) qui a récemment compris son rôle d’intermédiaire sur la scène internationale des droits de la personne ? Faut-il absolument que le Nord du Nord mette son grain de sel au chapitre des destinées des femmes ? Cela ne fonctionne pas pour l’aide publique internationale non plus que pour le commerce équitable ou la justice climatique. Et pourtant, la presse nous laisse croire que sans le Canada, point de salut pour les femmes. C’est étrange ….
Si l’on peut sourire devant l’affirmation qui veut que tous les membres des Nations Unies sont égaux, on ne peut par ailleurs rester impassible devant l’affirmation implicite que le Canada serait légitimé d’invoquer son droit d’aînesse au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies. L’Allemagne et le Portugal ont probablement plus que le Canada l’âme à la paix par les temps qui courent. De plus, en tenant le Canada à l’écart pour une période supplémentaire de punition, on risque moins de le voir tenter de transformer ouvertement le Conseil de sécurité en une vaste foire commerciale. Il existe à cette fin une pléthore d’autres fora. Enfin, il est dans l’intérêt des femmes de ce monde que le Canada prenne enfin acte des nouvelles alliances Sud-Sud, lesquelles réunissent les intérêts d’un pourcentage significatif d’entre nous.
Finalement, nous devons aussi considérer les impacts du féminisme dit global. Les femmes ont enregistré des gains (ce que nous devons célébrer) au chapitre de la reconnaissance des violences qu’elles subissent, de l’extrême pauvreté qui est leur lot et de leur évincement de la scène politique locale et régionale, parce qu’elles travaillent en réseau international. Ces réseaux ont vu éclore des campagnes bien plus efficaces que celle de la distribution canadienne de sirop d’érable à minuit moins deux au sein du Conseil de sécurité.
Les féministes canadiennes doivent jouer un rôle encore plus actif au sein de ces réseaux. Car sur le plan domestique, elles enregistreront peu de gains dans l’année qui s’amorce. Pour ce faire, il importe peu que le Canada, qui voyage maintenant à dos d’âne sur les crêtes de la diplomatie des droits des femmes, soit ou non membre du Conseil de sécurité. On perdra moins de temps en palabres locaux et vains, ce qui aura pour conséquence de nous brancher plus efficacement sur le monde. Le définancement du mouvement canadien de femmes pour la paix et la justice sociale n’a pas commencé avec la déconfiture du Canada au Conseil de sécurité. Celui-ci est plutôt la conséquence d’une idéologie qui, au fond, mise tout sur le commerce et sur la sécurité militaire et policière. Or, de cette sécurité là, nous n’avons pas besoin.