Entretien avec Sébastien Jodoin

Q : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?

R : Je travaille sur le Projet une justice, qui vise à faire reconnaître aux violations graves des droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux le statut de crime en droit international. Ce projet a pour objectif ultime d’atteindre une même justice pour toutes les catégories des violations de droits humains, en mettant en place une imputabilité pénale individuelle pour des actes d’une gravité similaire aux crimes internationaux actuels. Il est paradoxal de nos jours que les dommages environnementaux graves ou les expériences médicales portant atteinte à la vie ou santé des populations soient des crimes en temps de guerre, mais non en temps de paix.

Notre horizon rapproché est la Conférence de 2012 de l’ONU sur le développement durable, qui vise à rendre compte des progrès réalisés vingt ans après la Conférence de Rio de 1992. Nous estimons qu’il manque une composante de justice et de droits humains, et c’est cette perspective que nous aimerions amener à la Conférence l’an prochain. Une déclaration des États n’est pas envisageable à ce stade, mais on peut penser à un texte commun rédigé par la société civile et les États qui souhaiteront y participer. À Rio, notre rôle sera essentiellement de poursuivre nos efforts de conscientisation pour obtenir l’adhésion du plus grand nombre de parties prenantes pour la reconnaissance des violations graves de tous les droits humains comme crimes en droit international.

Le Projet une justice répond à un idéal ambitieux, mais qui n’a rien d’impossible. L’histoire du droit international regorge d’exemples inspirants de développements normatifs rapides. Je pense notamment à la création du crime de génocide ou encore à la campagne pour l’élimination des mines anti-personnel, qui donnent des leçons intéressantes. Cette dernière campagne démontre notamment l’importance de fonder des projets de réforme du droit international sur des normes existantes. Les propositions du Projet une justice par exemple ne créént pas de nouvelles obligations, elles attachent seulement une nouvelle conséquence violations graves d’obligations existantes, c’est-à-dire la responsabilité pénale individuelle.

Q : À quoi ressemble le quotidien en droit international?

R : Dans mes expériences passées, les horaires étaient très variables et différaient souvent au gré des affaires sur lesquelles je travaillais et des négociations internationales auxquelles je participais. Des épisodes de travail constant et tranquille étaient suivis de moments plus intenses. Par exemple, quand je travaillais à Amnistie internationale sur l’affaire des détenus afghans, qui était très sensible sur les plans politique et médiatique, nous nous trouvions véritablement dans une sorte de «war room». Également, les semaines précédant la publication d’un jugement aux tribunaux pénaux internationaux ou les semaines de négociations sur les changements climatiques ou la Cour pénale internationale ont été les périodes les plus chargées de ma carrière. Ce que j’apprécie de la pratique en droit d’intérêt public par contre, c’est que personne nous demande de compter des heures ou nous oblige à faire des heures supplémentaires. Lorsque l’on fait des journées de 14 heures, c’est parce que c’est une passion et non un simple travail.

En ce moment, mon horaire est plutôt imprévisible, le reflet de mon travail sur différents projets et typique d’une orientation plutôt académique. En ce qui concerne le Projet une justice, je cherche à mettre en place une équipe et un réseau qui sauront faire de l’imputabilité individuelle pour les crimes économiques, sociaux et environnementaux une réalité. C’est un travail un peu différent qui me pousse à développer ce que j’appellerais des habilités d’entrepreneuriat normatif. Je suis heureusement appuyé par une excellente équipe de volontaires et de conseillers, qui tiennent également ce projet à cœur.

Q : Pouvez-vous nous décrire la vie d’expatrié ?

R : D’après mon expérience, la vie d’expatrié est à la fois solitaire et communautaire, dans la mesure où il est difficile de se mêler aux locaux, et qu’on se retrouve le plus souvent entre expatriés. C’est un défi de briser cette tendance naturelle pour vraiment s’intégrer. Par exemple, quand je travaillais en Tanzanie, j’ai observé que ce sont davantage les barrières socioéconomiques que les barrières culturelles qui font obstacle quand il s’agit de tisser des liens avec la population locale.  J’ajoute que les attentes et les perspectives culturelles peuvent parfois être difficiles à naviguer. Malgré tout, résider à l’étranger est une expérience de vie extraordinaire, et c’est avant tout une opportunité d’en apprendre davantage sur le genre humain et sur soi-même bien entendu.

Pour ma part, après avoir vécu dans sept différents pays en autant d’années, j’éprouve vraiment le besoin de revenir à Montréal. J’ai réalisé à mon retour à Ottawa l’année passée combien il est important d’être enraciné. Quand on pratique à l’international, on a parfois tendance à oublier l’importance de la dimension locale. Or, il y a aussi beaucoup à faire pour assurer la mise en œuvre des obligations et principes du droit international au niveau national et provincial. En fait, je considère de plus en plus que l’«action» en matière de développement durable et justice sociale se situe réellement aux niveaux municipal et communautaire.

Q : Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui souhaite entreprendre une carrière en droit à l’international ?

R : Les stages sont très utiles dans la mesure où ils peuvent aider à nous préparer à la réalité du terrain et aux conditions difficiles que l’on y rencontre, comme d’avoir à travailler avec des ressources limitées. À mon avis, pour percer dans le domaine des droits de la personne, il faut être en mesure de démontrer que notre intérêt s’inscrit dans le long terme, qu’il s’agit d’un engagement continu et sincère. Pour cette raison, je suis un peu sceptique quant à la convention selon laquelle on devrait passer par la pratique privée pour ensuite se «réorienter» en droit d’intérêt public. La pratique dans la sphère du droit d’intérêt public a une culture et une éthique propres. Les avocats en pratique publique et privée défendent des intérêts très différents et souvent opposés. Les avocats qui travaillent en droit d’intérêt public épousent des causes qui rassemblent l’ensemble de leurs énergies et convictions. Je ne dis pas qu’un passage du privé au public est impossible, mais il comporte ses propres risques et sacrifices.

La pratique à l’international peut parfois sembler plus précaire et risquée que d’autres trajectoires plus conventionnelles, mais n’est-ce pas le fait des voies ambitieuses ? On ne peut pas accomplir de grandes choses sans prendre de risques, du moins c’est ce que me dit mon expérience et celles des gens qui m’entourent et m’inspirent. D’une manière ou d’une autre, l’important est que chacun puisse tracer son chemin dans la mesure de ses intérêts, passions et capacités.

Sébastien Jodoin Sébastien Jodoin est chercheur et avocat en droit international et se spécialise en environnement, développement, droits humains, durabilité, changements climatiques et justice de transition. Il complète actuellement un doctorat sur les liens entre les droits humains et l’environnement à la Yale School of Forestry & Environmental Studies, où il détient une bourse doctorale Trudeau. Avec le réseau Academics Stand against Poverty de Yale, il dirige notamment le Projet une justice (www.onejusticeproject.org), qui cherche à faire reconnaître aux violations les plus sérieuses des droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux le statut de crime en droit international. Sébastien est également Conseiller principal au Centre de droit international du développement durable, chercheur au Centre canadien sur la justice internationale et chercheur associé au Centre de McGill sur les droits humains et le pluralisme juridique. Il a précédemment travaillé à la section canadienne d’Amnistie internationale et aux Nations Unies, au sein des tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l’Ex-Yougoslavie. Sébastien détient des diplômes en droit, droit international et relations internationales de l’Université McGill, la London School of Economics and Political Science et l’Université de Cambridge. Son site web personnel est www.sjodoin.ca. Legal Frontiers lui a posé quelques questions sur ses expériences en droit international.

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